Les algues sont-elles toxiques ?

Tout d’abord, soyons clairs. Très peu d’algues sont toxiques pour l’homme. Ce sont surtout des algues microscopiques qui peuvent être dangereuses.

Parmi le phytoplancton, à peine 2 % peuvent produire des substances délétères. Il est intéressant de replacer la toxicité des algues dans son contexte naturel. De regarder ce phénomène par l’autre bout de la lorgnette. Là, on découvre que les algues interagissent en permanence avec leur environnement par le biais de messages moléculaires. La communication chimique entre végétaux, et même entre végétaux et animaux, se révèle beaucoup plus riche qu’on l’imaginait. La toxicité des algues prend un nouveau sens. À cette échelle, toutes les algues sont potentiellement toxiques, mais pas pour nous. Toutes produisent naturellement des molécules capables de perturber le fonctionnement d’autres organismes. Les algues utilisent, comme tous les êtres vivants, un arsenal de défense chimique. Il est spécifique selon les espèces. Elles ajustent la synthèse de ces molécules selon leurs besoins. Les toxines peuvent être libérées dans l’eau (exotoxines) ou restent dans les cellules (endotoxines). Les exotoxines agissent directement sur les animaux et les végétaux. Les endotoxines, quant à elles, n’expriment leur toxicité qu’une fois l’algue ingérée. Elles s’accumulent dans la chaîne alimentaire et parviennent jusqu’à l’homme via les produits marins consommés. Elles constituent un risque pour la santé mais aussi un fléau pour l’économie aquacole. Parfois, les endotoxines peuvent être directement relâchées dans l’eau lorsque les algues se brisent dans les vagues ou lors du passage d’un banc de poissons. Le golfe du Mexique connaît ainsi régulièrement des morts massives de poissons. Cela se produit lorsque les poissons traversent des zones où prolifère le dinoflagellé Karenia brevis. Les cellules se rompent et libèrent leur contenu toxique dans l’eau. Les neurotoxines atteignent les branchies des poissons qui n’y survivent pas.

Globalement, les macroalgues ne sont pas toxiques pour l’homme. Certes, de trop grandes teneurs en iode peuvent rendre certaines algues impropres à la consommation ; Laminaria digitata, en est un exemple. Mais même les algues vertes, qui ont si mauvaise réputation du fait de leur accumulation sur les plages, font le délice des adeptes de la cuisine aux algues à condition d’être cueillies fraîches, fixées en place et dans des lieux non pollués. L’algue brune Desmarestia doit sa mauvaise réputation à sa teneur élevée en acide sulfurique et non pas à des toxines. Quant aux caulerpes, elles peuvent nuire au développement des œufs d’oursins, mais elles ne représentent pas de danger pour l’homme. La toxine qu’elles produisent, appelée caulerpényne, limite le risque de broutage. Elle possède une autre fonction toute aussi importante et garante de leur survie. La caulerpényne accélère la cicatrisation des blessures. C’est un atout vital pour les caulerpes. Elles ne sont formées que d’une seule cellule géante avec plusieurs noyaux. Une petite déchirure suffit à les vider de leur contenu.

Les algues sargasses, quant à elles, sont connues pour leur capacité à envahir un site. Pour cela, elles possèdent de nombreux atouts. Entre autres, elles libèrent dans leur environnement une substance toxique pour les herbivores, juste avant de former leurs organes reproducteurs. Histoire d’assurer leur protection et l’avenir de leurs rejetons !

S’il n’y a pas d’algues toxiques pour nous chez les grandes algues, ce n’est pas le cas chez les algues microscopiques. Toutes les algues toxiques pour l’homme font partie du phytoplancton. Tel David face à Goliath. Elles peuvent s’accumuler tout le long de la chaîne alimentaire et atteindre les super-prédateurs que sont l’homme, les mammifères marins, les oiseaux de mer ou certains poissons. Sur les 5 000 espèces du phytoplancton marin, une centaine s’avère dangereuse. Les coquillages filtrants sont un vecteur de contamination privilégié. Ils ne sont pratiquement pas affectés par les toxines dangereuses pour l’homme. Ils ne meurent pas avant d’être consommés comme c’est le cas avec de nombreux poissons. Il est difficile de savoir si les coquillages sont sains ou non. Les toxines se retrouvent disséminées dans les tissus des bivalves, dans leur tractus digestif, ou sont concentrées dans des organes particuliers comme l’hépatopancréas. Cet organe permet d’isoler toute substance suspecte, à des concentrations variables selon les coquillages et les conditions environnementales. Parfois, un seul coquillage peut s’avérer mortel s’il est consommé.

Un des premiers cas d’intoxication alimentaire mortelle reliée à la consommation de fruits de mer remonte à 1793. Il a été consigné par le capitaine anglais Georges Vancouver lors de son exploration du Canada. Une partie de son équipage succomba après avoir mangé des coquillages provenant de la baie surnommée depuis « Poison Cove ». Plus tard, il s’aperçut que les tribus indiennes ne consommaient aucun crustacé ni mollusque lorsque la mer devenait luminescente la nuit. Aujourd’hui, il n’est pas rare de voir surgir en bord de mer, précisément dans la région de Vancouver en Colombie britannique, des panneaux portant la mention Red tide (marée rouge) à certaines saisons. De nombreuses traditions locales, un peu partout dans le monde, préconisent aussi d’éviter de se nourrir de coquillages à certaines périodes de l’année.

Les moules peuvent être contaminées par des microalgues toxiques comme Dinophysis. Aujourd’hui, le risque est présent tout au long de l’année alors qu’il y a quelques années, c’était surtout au printemps et en été. – © Barbaroux Olivier

La plupart des algues toxiques pour l’homme sont des dinoflagellés mais il y a aussi quelques espèces de diatomées et des cyanobactéries. Toutes n’ont pas besoin de foisonner pour être nuisibles. C’est le cas de Dinophysis par exemple. La plupart du temps, les algues toxiques ne deviennent dangereuses que lorsqu’elles prolifèrent. Lors d’un bloom saisonnier par exemple. La reproduction asexuée permet un développement rapide de leur population. Les cellules grossissent, se divisent en deux et ainsi de suite. La reproduction sexuée peut aussi être privilégiée par certaines espèces, en cas de stress le plus souvent, quand l’environnement n’est plus favorable : lorsqu’il n’y a plus assez de substances nutritives par exemple. Certains dinoflagellés forment des cellules à paroi épaisse, appelées kystes. Ils rejoignent le fond de la mer où ils survivent dans un état de dormance jusqu’à ce que les conditions redeviennent clémentes. Alors les kystes germent et les cellules se multiplient, là où les courants les ont entraînés. C’est très pratique pour se déplacer d’un lieu à un autre et contaminer des milieux jusqu’alors épargnés.

Visuel haut de page : « Marée rouge » liée à la prolifération de la micro-algue Noctiluca scintillans en Bretagne sud (juillet 2004). © Cèdre

Source: Les secrets des algues de Véronique Véto-Leclerc et Jean-Yves Floc’h, paru aux éditions Quæ

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